La complainte du Stockeux

Je m'appelle Stockeux. Je suis vieux, je suis pauvre et je viens de perdre mes amis.

Dominant de mes 506m la superbe cité ardennaise de Stavelot, je fus nommé ainsi il y a très longtemps. C'était le temps où les chevaliers se battaient à l'épée pour sauver leur territoire. L'épée a une pointe et un tranchant.
Quand un chevalier utilisait tous les atouts de son arme, on disait qu'il l'avait fait "d'estoc et de taille", soit de la pointe et du tranchant.

Comme les Ardennes furent un territoire souvent conquis et reconquis, passant des Eburons de la Gaule aux Empires prussiens, espagnols ou des Pays-Bas, les noms donnés furent souvent issus de ces joutes. Ainsi m'appelai-je stockeux, puisqu'on me situe entre les pointes des monts surmontant Stavelot. Estoc a donné les mots "estocades" ou "estacades". Il a aussi laissé des stoqueux, stockeux et stoquaches en Ardennes; de même qu'on retrouve sur des versants des plates tailles ou des tailles aux Frênes,...

Les stavelotains qui voulaient se rendre au sud, pour quitter la vallée de l'Amblève et retrouver celle de la Recht, aller à Logbiermé ou Werhai, passaient souvent me dire bonjour car je me situe juste entre les deux monts, les deux pointes, les deux stockeux; et je suis le chemin le plus
court pour rejoindre l'autre versant.

Depuis des dizaines d'années, mon nom a été glorifié par les courses cyclistes. Un monument à la gloire du plus grand champion cycliste belge, Eddy Merckx, orne mon versant nord et tous les cyclotouristes s'y arrêtent.
La classique Liège-Bastogne-Liège m'arpente et vient depuis quelques années me rejoindre là-haut. J'ai des pentes à 25% et une dénivellation de près de 300m. Quelques belles randonnées cyclos de la région passent me rendre visite. Je suis vieux mais tellement heureux de les recevoir.

Pourtant, je suis triste. Il y a une Confrérie qui ne m'aime pas. Hélas pour moi, c'est la plus grande confrérie de tous les cyclistes qui aiment grimper. Elle n'a jamais voulu me donner mon visa ; pour elle, je suis un sans papier. Et à mon âge, c'est difficile.

Alors, je vois les cyclistes d'en bas, passer chez moi, rapidement en voiture pour aller grimper de l'autre côté de la frontière, des petits frères, bien moins hauts et bien moins connus que moi, mais qui ont reçu leur visa grâce à des appuis politiques. Aucun étranger ne vient jamais me
visiter, sauf le jour de la course pour professionnels. Je suis un vieux clochard, un pauvre dont le nom n'est même pas reconnu. Alors, on m'ignore, comme tous ceux qui dans ma région, sont dans ma situation.

Oh, j'ai bien des personnes qui m'aiment. Elles me défendent bec et ongles pour me donner mes papiers et me permettre de vivre ce pour quoi je suis né. Mais l'administration est sourde à leurs appels.

Alors, moi le gentil vieux petit Stockeux, je me meurs dans les froidures hivernales car je n'ai pas de visite. Je n'ai plus à manger qu'une ou deux fois l'an. Pourtant chez moi, la vue est magnifique et je suis si accueillant.

Je vous appelle à l'aide! Car je me sens mourir! On a beau être connu et adulé, on a beau avoir des amis : il manque la reconnaissance et l'intérêt. Il parait que pour avoir ces deux petites choses qui me manquent tant, j'aurais du naître plus au sud, là où on se battait moins, là où la Gaule
s'était installée depuis des siècles et avait eu le temps d'établir son vocabulaire.

Là-bas, des gens comme moi, entre les pointes qui dominent les vallées, on ne les appelle pas "passages" comme un peu partout en Europe, on ne les appelle pas "Stockeux" ou "Aux Cresses" comme chez nous, on fait référence aux habits des gens bien nés. Là où la chemise serre le cou, là où il y a un tout petit passage pour coincer les personnages, on nous a nommés comme cela
: "col".

Et tous les Stockeux de la Gaule ont droit à leurs papiers. Ceux des Ardennes, une bouteille de bière à la main pour mieux passer l'hiver dans la solitude, n'ont plus qu'à vivre sous les ponts...ou par défaut, sous les monts.

Je m'appelle Stockeux, je suis un sans papier. Je voulais juste vous dire, les cyclos et les cyclistes de toutes les nations, que j'ai besoin de vous. Je vous aime trop pour vous oublier.

Pourquoi m'oubliez-vous?

A l'aide!

Merci!