Allo, la fade génération, ici la terre. La terre réelle,
pas Google Earth. Celle qui est ronde, pas celle un peu carrée que vous
imaginez sur votre écran. Celle qui tourne pour vous et pas par vous.
Allo, allo, ici monde réel parle à monde virtuel. Roger, médé,médé, m'entendez-vous ?
Je sais , je ne suis que prof de math, cette profession inutile faite par des gens inutiles. Même qu'en parlant avec Gad Elmaleh dans mon salon isocèle, assis à table, en parlant de mon métier, Gad a ri. Je sais, à l'impossible nul n'est tenu. Même pas Quentin. Je sais, vos aînés trouvaient le dictionnaire Larousse chaud, mais vous les benjamins, vous trouvez le petit Robert froid.
Rien ne semble vraiment vous intéresser, sinon de twitter sur la face
de bouc, de playstationner la MP3, d'iphoner l'IPAD ou l'IPOD et de loler les
MDR.
Vous n'aimez pas les angles droits, aigus ou obtus, vous faites vivre les angles
morts et rougir les angles berts du soir au martin.
Quand je vous parle, vos pensées vagabondent. D'ailleurs, vos pensées
sont vagues et abondent. Vos yeux semblent voir passer des animaux : des éléphants
à lui et des girafes à elle, mâles ou femelles,
mahy ou femme.
Vos bouches salivent de nourriture Hallal ou à l'ail, mais pas de l'ail
vieux, de l'ail jeune. L'Ail vieux ou l'ail jeune
? Est-ce de l 'Ail ou bien du beurre mangé avec une
habile fourchette ?
Comme vous ne savez pas voir vos profs en peinture, sur vos feuilles, vous dessinez.
Qui, femme, peint des fleurs; qui homme peint des chars.
Certains caricaturent et prennent de l'aise, d'autres griment Aldi
avec des yeux de merlin frit.
Mais la fade génération n'est fade que pour travailler ou écouter.
Pour se révolter, elle a de l'énergie. Vous râlez, vous
bannissez ! Ben oui, la fade génération, ça râle,
ça bannit !
Vous jetez des pierres, des vannes, même
des languenackers. Quand le haut ne se tient plus à
dire des mots d'amour, le bas se tient à dire des mots
haine.
Vous prétendez que vous faites votre maxime homme, alors
que vous faites juste votre maxime gamin. Vous prétendez qu'on se poile
dans la tête de Maxime, alors qu'il n'y a qu'un cheveu sur la tête
à Mathieu.
Mes collègues et moi, on a tenté de vous donner de la culture.
Et de fait, vous cultivez, mais seulement les échecs. A propos de ces
futurs échecs aux examens, j'ai demandé à un cow-boy flamand,
il m'a dit : "Potferdick, oufke, j'en ai 4 out". J'ai demandé
à un indien wallon, il m'a dit "Ugh, j'en ai 4
in". J'ai demandé à deux d'entre vous leurs résultats.
Adam ne sait rien et va à l'impensable, Eve sait et va à
l'inacceptable. Devant ces échecs, vous pleurez et vos larmes
sèchent et sèchent et sèchent et... c'est l'inadmissible
qui arrive : Caramba, encore raté !
Fade génération, tu n'as plus ton matériel non plus :
ton dix heures, c'est dricdicule n'a ni jambon ni ananas.
Tu vas finir par manger du whiskas. D'ailleurs les petits chats naissent
et te régalent. Et Guillaume de se demander : "mais qu'est-ce
qu'un ado mange ?". Une fille de la classe lui répond
: "un ado, ça ne mange pas, ça boit". Qui c'est qui
ramène, dis, l'apéro ? C'est la Ropet
! Pas trop de dagoberts cette année : ça rappelle trop
les maths.
Dans vos plumiers, vos bics sont scotchés, vos marqueurs bleus de meuse
et jaunes de sambre sont écrasés et vos
preïons noirs sont chloés. Y'a du plaisir
pour mettre vos notes en ordre; autrement dit, y'a de na joie
pour mettre vos cours ajrourh.
Des premiers, y'en a plus; des der y a , pour saborder les
cours en criant bêtement "coucou!". Ah, fade
génération, comme à Binche, tu fais le Gilles mais
qui va enfin te Maïter. Et mater, y'a que celui qui a
les mains baladeuses qui fait ça avec Hortense et Brigitte Bardot. Son
corps en tinte encore et ses gestes font beaucoup de
foin. Moi, j'ai tenté de le faire : vous mather avec les maths,
mais à force de faire les Gauss, des générations
se cramèrent. Tu en prends trop t'à l'aise;
à force de faire le singe, elle va de mal en pis, ta gorille.
Pourtant, c'est con, je vous aime bien. Mais si c'est vrai ! Pourquoi fichtre
diantre depalsambleu après ce que vous me donnez ? Dieu seul le sait
et moi aussi. Je crois que j'ai peur pour vous. Comme vous avez fait beaucoup
d'économie d'énergie, la société ne va pas
vous épargner.
Et puis malgré tout, j'ai découvert grâce à vous certains domaines insoupçonnés durant cette année scolaire : comment on pouvait calculer le cosinus de l'art de se mettre de l'huile solaire sur les bras, comment résoudre une équation au marqueur sur la joue de sa voisine, qu'un élève pouvait à la fois me proposer son dernier cocktail de substances illicites, de faire une élocution avec des armes chargées, d'amener son dernier explosif et affirmer en journée culturelle qu'un autre prenait des notes pour lui et qu'il recopierait tout en ne comprenant pas pourquoi je ne semblais pas d'accord; j'ai appris comment faire peur à un prof en faisant "bouh" derrière la porte, comment s'autocensurer dans une question avant même de l'avoir commencée, comment caresser les cheveux de sa voisine en faisant semblant d'y étudier les formes géométriques pour en analyser la pente et enfin, surtout comment participer au nouveau jeu du train-en-marching.
Vous attendez sur le quai qu'un contrôleur ait sifflé le départ du train et vous essayez seulement à ce moment-là de monter. C'est marrant, on ne risque rien, juste sa vie. C'est pourquoi, pour vous éviter votre train-train, vous mettre sur la voie et vous remettre sur les rails, pour vous faire prendre le bon wagon et crier gare, votre vieux prof vous plus-motive, vous pousse-motive et vous loco-motive.
Peut-être allez-vous mûrir et pouvoir me rassurer, ce serait le
pied. Je danserais. Tête-cul-bras-et-genou-pied-genou-pied
! Tête-cul-bras-et-genou-pied-genou-pied ! Que votre fadeur, nullement
dictée par une professeur de français du même nom, s'use
à mort ! Et que vous égayiez les vieux jours d'un vieux
prof un peu fêlé dont vous vous souviendrez de temps en temps.
Vous savez celui qui faisait des mauvais jeux de mots qu'il était souvent
seul à comprendre et qui à force de faire face sur l'estrade à
27 fois un mur de non, s'est farci sur son vélo en un jour 25 fois le
mur de Huy.
N'oubliez pas, fade génération, que mon avenir et le vôtre
sont entre vos mains. Et n'oubliez pas votre nom : un élève, ça
s'élève. C'est fait pour monter , pour progresser. Et si un jour
après bien des chicanes et des vaines paroles comme des paraboles, votre
droite horizontale devient exponentielle, j'aurai l'impression d'avoir bien
fait ma fonction et qu'ensemble nous nous éleverons.
En 2020, quand je vous rencontrerai, traversez la rue, et venez me parler. Venez
me dire que vous y êtes arrivés, que vous vous êtes "défadisés",
que je ne suis qu'un vieux prof à la noix, juste capable de vous engueuler
avec des mots ringards et pas "cools", alors que vous, avec vos tripes
et vos capacités, vous y serez arrivés, juste arrivés,
juste là où vous deviez aller, juste là où l'adolescence
avec ses troubles et ses barrières a bien failli vous empêcher
de monter, là au bout de vous-mêmes que vous avez atteint juste
pour prouver à ces "lourdingues" de prof de 3ième qu'ils
se sont trompés: dites-le moi à ce moment-là, c'est le
plus beau cadeau que vous me ferez.
Plus le temps passe, et plus c'est difficile pour moi de vous quitter; plus
les années passent et plus je me dis que ce que je partage sur mon estrade
avec les élèves, bientôt ce sera du passé. Vous faites
déjà hélas partie de mes dernières années
de prof en activité, vous allez bientôt rentrer dans mon album
souvenir des belles années. Bon vent à tous ! N'oubliez pas de
me donner encore plus tard en pensant à ce que vous êtes devenus,
l'occasion de rêver !
N'ayez plus qu'un regard vers votre avenir, une seule voix vers votre devenir, n'ayez plus qu'un geste le poing serré, n'ayez plus qu'un verbe à répéter : "défadiser, défadiser, défadiser, défadiser...er...er...er...er!".
Monsieur Gobert